La nature, un levier puissant pour donner vie au Comment apprend-on ?

Le printemps est officiellement arrivé, même si l’hiver ne semble pas vouloir lui laisser la place. Nous savons tout de même que de nombreuses transformations vont commencer à être visibles dans l’environnement. Lorsque les conditions extérieures évoluent, les paysages changent, et les occasions d’apprentissage se renouvellent.

Dans les centres de la petite enfance, ces transitions saisonnières nous invitent à porter un regard attentif sur nos pratiques. Elles nous rappellent que la nature n’est pas seulement un lieu d’activité, mais bien un milieu éducatif à part entière, riche, évolutif et profondément stimulant pour les enfants.

Dans cette infolettre, je vous propose d’explorer comment la pédagogie en nature permet de donner vie concrètement aux principes du document de référence Comment apprend-on ?, à travers :

  • les bienfaits observés chez les enfants,
  • la place du processus dans les apprentissages,
  • et la posture professionnelle nécessaire pour accompagner ces expériences.

Je vous souhaite une bonne lecture,

 

Mathieu Lambert
Coordinateur du projet CPE forêt et conseiller pédagogique en plein air,
Carrefour francophone.

1. La nature au cœur des apprentissages

En prenant le temps de relire le Comment apprend-on ?, j’y ai trouvé un passage très intéressant que j’ai eu envie de vous partager :

« Lorsque l’environnement favorise l’autonomie et l’indépendance grandissantes des enfants, les problèmes de comportement se raréfient et les éducatrices et éducateurs peuvent davantage se consacrer à l’observation, à l’interaction et à l’approfondissement de l’apprentissage et du développement des enfants de façon pertinente. Tous ces avantages se retrouvent surtout dans les liens entre les enfants et leurs interactions avec le monde naturel.

Les occasions d’explorer la nature suscitent l’émerveillement et la joie des enfants face au monde qui les entoure, que les programmes soient situés dans de grands centres urbains parsemés de petits espaces verts, de jardins et d’arbres ou au milieu de vastes champs et forêts.

Un nombre croissant de travaux de recherche montrent que le contact avec la nature améliore la santé mentale, physique, émotionnelle et spirituelle ainsi que le bien-être des enfants.

C’est en donnant l’occasion aux enfants d’explorer et de respecter leur environnement naturel et d’interagir avec lui au quotidien qu’ils pourront renforcer ces liens avec la nature.»

La recherche-action que nous avons menée ces dernières années vient d’ailleurs renforcer ces constats. Elle nous a montré qu’en offrant aux enfants des occasions d’interagir régulièrement avec leur environnement naturel, nous renforçons leur lien au monde vivant et soutenons leur développement de manière globale.

2. Des effets concrets observés dans les centres

Au Carrefour francophone, les personnels de la petite enfance, engagés dans la démarche de pédagogie en plein air, ont à cœur de suivre et soutenir les intérêts des enfants, en s’appuyant sur la richesse du milieu naturel dans lequel ils se trouvent.

Les observations faites sur le terrain viennent appuyer concrètement les principes du Comment apprend-on ?.

Sur le plan moteur, on remarque que la forêt offre une diversité d’obstacles naturels qui répondent pleinement aux besoins de développement des enfants. Monter, descendre, sauter, glisser, ramper, contourner… Les enfants développent leur coordination, leur équilibre et leur endurance dans un contexte motivant. Bien souvent, ils dépassent les recommandations minimales d’activité physique quotidienne, sans même s’en rendre compte.

Sur le plan socioémotionnel, les équipes observent :

  • une diminution des comportements agressifs,
  • une réduction du stress,
  • une atmosphère plus sereine au sein du groupe.

En effet, les enfants, profondément engagés dans leur exploration, vivent moins de frustrations, ou celles-ci sont plus rapidement régulées. L’environnement naturel agit comme un régulateur, en offrant de l’espace, du mouvement et des possibilités variées d’expression.

D’ailleurs, le “Comment apprend-on ?” relève aussi des bienfaits en lien avec le fondement du bien-être :

“Par le jeu actif et l’exploration physique, les enfants acquièrent des niveaux accrus d’indépendance, apprennent à persévérer et pratiquent le contrôle de soi, tout en développant un sens de la compétence et de la maîtrise physiques, émotionnelles  et intellectuelles.”

Plus loin, dans le paragraphe en lien avec l’autorégulation, p30 :

“Les éducatrices et éducateurs peuvent jouer un rôle important dans l’aide à l’autorégulation en proposant des environnements qui réduisent les facteurs de stress, tout en reconnaissant et en encourageant les efforts des enfants et leur capacité croissante à s’autoréguler. Ils peuvent aussi aider le développement des enfants à s’autoréguler en étant attentifs et en réagissant aux signaux donnés par les enfants, selon leurs états d’excitation et leurs réactions aux divers facteurs de stress.”

Proposer aux enfants de sortir en plein air, c’est leur offrir un environnement qui réduit les facteurs de stress et les aide à s’autoréguler. C’est ce que nous constatons lors de chacune de nos sorties en extérieur.

Au fil du temps, ces observations se répètent et se confirment. Les enfants développent progressivement une meilleure capacité à gérer leurs émotions, à attendre, à persévérer et à ajuster leurs comportements en fonction des situations vécues. L’environnement naturel, par sa richesse et sa variabilité, offre des occasions constantes de s’adapter, d’expérimenter et de se réguler.

Ces constats viennent renforcer l’idée que la pédagogie en nature ne repose pas uniquement sur une intuition ou une préférence éducative, mais qu’elle s’inscrit pleinement dans les fondements du “Comment apprend-on ?”. Elle permet de créer des environnements éducatifs cohérents, où le bien-être, l’engagement et l’apprentissage se soutiennent mutuellement.

Pour les équipes éducatives, cela implique également une posture professionnelle particulière : observer, ajuster, faire confiance aux capacités des enfants, tout en étant attentif aux signaux qu’ils envoient. C’est dans cet équilibre que se construit un accompagnement à la fois sécurisant et stimulant.

Ainsi, la nature ne constitue pas simplement un lieu d’activité supplémentaire. Elle devient un véritable levier pédagogique, qui soutient de manière concrète et durable le développement global des enfants.

Enfin, sur le plan cognitif et langagier, la forêt constitue un environnement particulièrement stimulant. Le jeu libre et actif y est encouragé, et les occasions d’apprentissage se multiplient naturellement. Le personnel éducateur note notamment une augmentation des interactions langagières : les enfants prennent plaisir à nommer, décrire et partager ce qu’ils observent.

3. Une pédagogie centrée sur le processus

En nature, l’apprentissage ne se limite pas à un résultat attendu. Il ne s’agit pas d’atteindre un objectif précis ou de produire un résultat visible à court terme. Il se construit plutôt dans le temps, au rythme de chaque enfant, en fonction de ses intérêts et des expériences qu’il vit.

L’environnement naturel, par sa richesse et sa variabilité, offre un terrain propice à cette approche. Rien n’y est figé, tout évolue : la lumière, les textures, les sons, les éléments. L’enfant y trouve continuellement de nouvelles occasions d’explorer, de comprendre et de créer.

Ainsi, de nombreux projets émergent spontanément :

  • une branche devient un outil de construction,
  • une flaque d’eau un terrain d’expérimentation,
  • un insecte une source d’observation,
  • une récolte une occasion de découverte et de partage.

Ces initiatives ne sont pas planifiées à l’avance, mais prennent naissance dans les interactions entre l’enfant et son environnement.

Le rôle de l’équipe éducative est alors essentiel. Il ne s’agit pas de diriger, mais d’accompagner et observer ce qui émerge, soutenir les initiatives puis enrichir les expériences par le langage, les questions et les interactions.

Cette posture permet de valoriser le processus plutôt que le résultat. Elle donne du sens aux apprentissages et renforce l’engagement des enfants.

Cette approche s’inscrit pleinement dans les valeurs du Carrefour francophone, car elle favorise la collaboration, le respect du rythme de chacun et la valorisation de la langue et de la culture francophones à travers des expériences vécues.

4. La gestion du risque : trouver notre « oui »

La relation au risque est un élément central de la pédagogie par la nature.

Dans un environnement naturel, le risque est présent. Il ne peut être totalement éliminé, et il ne doit pas l’être. Il fait partie intégrante du développement de l’enfant.

Plutôt que de chercher à supprimer le risque, les équipes éducatives apprennent donc à :

  • le reconnaître,
  • l’évaluer,
  • et l’accompagner de manière sécuritaire.

Cela implique un travail réflexif au sein des équipes. Une même situation peut être perçue différemment selon les expériences, les repères et le niveau de confort de chacun.

 

D’où une question essentielle :

Quel est notre “oui” en tant qu’équipe ?
Cette question invite à se positionner non pas à partir de la peur, mais à partir de ce que l’on choisit de permettre aux enfants de vivre.

Permettre à un enfant de grimper dans un arbre peut être confortable pour une personne, et plus insécurisant pour une autre. Ces différences ne sont pas des obstacles : elles deviennent des occasions d’échanges, de dialogue et de développement professionnel.

L’analyse du terrain

Avant d’aller en extérieur, un travail essentiel est toujours réalisé en amont par les équipes éducatives : l’analyse du terrain.

Cette étape permet d’identifier les risques potentiels, d’éliminer ceux qui peuvent l’être et de déterminer si certaines conditions nécessitent d’adapter ou de reporter la sortie.

Elle fait partie intégrante de la posture professionnelle en pédagogie par la nature : offrir aux enfants un environnement sécuritaire, tout en leur permettant de vivre des expériences authentiques et enrichissantes.

Observer avant d’intervenir : un geste professionnel clé

La pédagogie en nature invite à développer une posture d’observation active.

Avant d’intervenir auprès des enfants, l’éducatrice ou l’éducateur prend le temps

d’observer, d’analyser la situation et d’évaluer les capacités de l’enfant.

 

Voici un exemple pour illustrer :

Baptiste monte sur un tronc d’arbre au sol, légèrement glissant, et souhaite le traverser.

L’éducatrice Fanny observe attentivement. Elle remarque que ses pieds glissent et ressent une montée d’inquiétude. Son premier réflexe serait d’intervenir immédiatement.

Mais consciente de l’importance de laisser à l’enfant l’espace pour apprendre, elle choisit d’attendre quelques secondes, tout en restant prête à intervenir.

Pendant ce court instant, Baptiste ajuste ses mouvements, ralentit, teste son équilibre, et réussit à traverser le tronc.

Les résultats ? Aucun incident, une grande fierté chez l’enfant, un renforcement de sa confiance et une éducatrice qui consolide sa propre posture professionnelle.

Avec le temps, Baptiste reproduira cette réussite et accompagnera même ses pairs.

C’est là qu’on se rend compte qu’observer avant d’intervenir, c’est faire le choix de faire confiance, tout en restant présent.

 

Un outil concret : le code couleur

Pour soutenir ces réflexions, certaines équipes utilisent un code simple :

  • Rouge : inconfort élevé
  • Jaune : vigilance
  • Vert : zone de confort

Ce code permet d’identifier, à l’aide des perceptions de chacun, différents niveaux de risque dans les situations vécues par les enfants.

Par exemple :

  • grimper aux arbres : jaune pour Véronique,
  • jouer avec des bâtons : rouge pour Romain,
  • marcher sur des roches : vert pour Camille.

Cet outil favorise donc le dialogue entre collègues, la prise de conscience des perceptions individuelles et une évolution progressive des pratiques.

Au fil du temps, les équipes constatent souvent une diminution des zones « rouges » au profit des zones « jaunes » et « vertes », signe d’un développement professionnel et d’une meilleure compréhension des enjeux liés au jeu risqué.

Il ne s’agit toutefois jamais d’exposer les enfants à des situations dangereuses, mais bien de leur permettre de vivre des expériences adaptées à leurs capacités, dans un cadre sécuritaire.

 

Une évolution collective

Ce travail ne se fait pas du jour au lendemain. Il s’inscrit dans un processus, au même titre que les apprentissages des enfants.

En échangeant, en observant, en expérimentant, les équipes développent progressivement une approche plus nuancée du risque, qui leur permet de mieux soutenir les enfants, de renforcer leur autonomie et d’offrir des expériences plus riches et plus signifiantes.

La gestion du risque devient alors un véritable levier pédagogique, au service du développement global des enfants.

 

Une posture professionnelle réfléchie

La pédagogie par la nature ne consiste pas simplement à proposer des sorties extérieures.

Elle repose sur une posture professionnelle réfléchie, ancrée dans l’observation attentive, la collaboration entre collègues et la capacité à accompagner les enfants dans des environnements riches et évolutifs.

À travers les expériences vécues en nature, les enfants développent bien plus que des habiletés motrices. Ils apprennent à persévérer, à s’adapter, à prendre des initiatives et à mieux comprendre leur environnement.

Pour les équipes éducatives, cela implique de trouver un équilibre subtil :

  • entre sécurité et exploration,
  • entre accompagnement et autonomie,
  • entre intervention et observation.

En s’appuyant sur les principes du document Comment apprend-on ?, on constate que la pédagogie par la nature permet de créer des environnements éducatifs cohérents, où le bien-être, l’engagement et l’apprentissage se soutiennent mutuellement.

La nature devient alors bien plus qu’un milieu : elle devient un véritable partenaire éducatif, qui nous invite, en tant que professionnels, à ajuster notre regard et à continuer d’apprendre aux côtés des enfants.

Conclusion

Pour conclure cette infolettre, je vous propose une piste de réflexion :

Dans vos pratiques quotidiennes, où se situe actuellement votre “oui” en tant qu’équipe, et comment pourrait-il évoluer pour soutenir davantage l’autonomie des enfants, tout en maintenant un cadre sécuritaire ?

 

Mathieu Lambert
Coordinateur du projet CPE en nature et conseiller pédagogique en plein air
Carrefour francophone

Le Carrefour francophone souhaite offrir ses remerciements

Nos partenaires de projet : PLAYLearnThink, Collège Boréal, Centre éducatif des Premières Nations, Métis et Inuit et la Pavillon Shkode (Coeur du feu); nos partenaires de recherche : Centre d’innovation sociale pour l’enfant et la famille et notre bailleur de fonds : Emploi et Développement social Canada.